Ce texte est la transcription de la chronique proposée par Christian Lemay en podcast dans le format Pelleter des nuages (audio dispo ici).
Polgara, combien de fois, à notre âge, n’avons-nous pas entendu ou prononcé nous-mêmes, les mots “ça a mal vieilli”, en parlant d’un film, d’une oeuvre visuelle, d’un jeu, voire d’une ancienne flamme que l’on croise à l’occasion de retrouvailles de notre école secondaire ?
Pour ma part, j’ai toujours été intéressé par “les vieilles affaires”. Est-ce à dire que plus le temps passe, plus je deviens intéressant!?
La notion de “mal vieillir” m’interpelle parce que je côtoie volontairement des œuvres qui datent. J’ai étudié la littérature – j’ai lu plusieurs vieux livres !
Je regarde régulièrement de vieux films avec mes enfants. Ont défilé Les Goonies, Mighty Ducks, Les Dents de la mer, les premiers dessins animés de Mickey, dont Steamboat Willie, Charlie Chaplin, Amélie Poulain, Psychose d’Hitchcock, Cours Lola Cours, des extraits de Le bon, la brute et le truand… Un peu par nostalgie, j’en conviens, mais également parce que j’ai envie de leur construire une culture cinématographique et d’élargir leurs goûts.
J’aime jouer à des jeux qui ont constitué des points d’inflexion, qui ont révolutionné l’histoire ludique, transformé l’horizon d’attente. Acquire, Die Macher, Cosmic Encounter…
Parce qu’à ne consommer des productions d’une seule époque, on s’enferme un peu. Ouvrons un peu les fenêtres pour donner de l’air frais à nos cerveaux…
À la suite du premier épisode de Oldies but Goldies et de la recommandation de Pénélope, je me suis procuré un exemplaire de Winner’s Circle extrêmement défraîchi, il datait de 2005 !, trouvé par hasard dans mes vacances à moitié prix dans une librairie gaspésienne… Et je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas que la boîte, dont la couverture était passée du vert au bleu à force de trôner dans la vitrine, qui était défraîchie. Je vous explique quoi un peu plus loin.

Tout le monde semble s’entendre sur ce que signifie “mal vieillir”, mais je n’en ai pourtant jamais lu de définition, et la chose semble plus complexe, et surtout révélatrice de nous-mêmes qu’il n’y paraît au premier abord. Je te propose donc un voyage exploratoire de cette notion.
Je propose d’abord une définition personnelle bien naïve.
Mal vieillir signifierait qu’une oeuvre, un film par exemple, n’est plus aussi efficace, ne procure plus les mêmes émotions. Sa réception s’est transformée négativement. Elle peut être passée d’excellente à bonne. De bonne à mauvaise…
De façon générale, plus une oeuvre a de l’âge, plus elle a de chances
1- d’avoir mal vieilli
2- que le vieillissement soit prononcé – par exemple, sur boardgamegeek.com, la moyenne des notes d’un jeu tend à baisser avec le temps.
Plus le temps passe, moins les notes ajoutées par les utilisateurs de ce site sont bonnes.
Nous pouvons le vivre en direct, lorsque nous avons apprécié l’oeuvre à sa sortie et que nous la revisitons des années plus tard.
On peut le vivre indirectement, lorsque nous consommons pour la première fois une oeuvre déjà âgée.
Voici quelques exemples cinématographiques:
- le rythme d’un vieux film nous semble trop lent. Revoyez Devine qui vient dîner (Guess who’s coming) ou Marie a un je-ne-sais-quoi?
- Les scènes d’actions sont moins captivantes, moins prenantes ou éblouissantes. Visionnez la fusillade dans le bar de Marion au Népal au début d’Indiana Jones et l’arche perdue.
- Les gags ne nous font plus pouffer de rire.
- Les effets spéciaux nous paraissent ridicules, maladroits ou grossiers, au sens de rudimentaires. Pensons aux monstres en stop motion de Jason et les Argonautes de 1963 ou dans Le choc des Titans en 1981.
- La représentation du monde choque nos valeurs. Par exemple, dans les années 1990, un personnage homosexuel homme était caricaturalement efféminé.
Mal vieillir peut se manifester dans des aspects qui n’ont rien à voir entre eux: une prouesse technologique, une représentation idéologique, une chorégraphie.
Mal vieillir, dans le monde du jeu de société peut concerner l’aspect moral ou éthique à travers les univers proposés. Par exemple, on ne tolère plus le thème de la colonisation. Les colons de Catane s’appellent maintenant Catane seulement. Days of Wonder a dû retirer les esclaves comme ressource du jeu Five Tribes en 2014, alors que ça ne choquait personne dans Mare Nostrum en 2003.
Mais quand on dit qu’un jeu a mal vieilli, on pense plutôt à ses mécanismes, ses mathématiques.
Certains mécanismes “trahissent leur âge”, dit-on. Richard Garfield, l’auteur de Magic et King of Tokyo, en répertorie plusieurs tout en tentant de les défendre, plus ou moins de façon plus ou moins convaincante dans un article d’octobre 2025.
Mentionnons l’élimination de joueuses, une longue durée de partie, le temps d’attente entre les tours, downtime, le manque d’équilibrage entre différents pouvoirs.
Des “défauts”, entendez bien les guillemets encadrant le mot défauts, que l’on pouvait se permettre à une autre époque et qu’aujourd’hui, nous avons le “bon goût” d’éviter, de gommer. Entendez les guillemets à “bon goût”.
Mal vieillir, en jeux de société, résulte souvent d’un constat : “on fait mieux maintenant”.
Si on fait “mieux” aujourd’hui, ça implique donc qu’il y a mieux… Que certaines oeuvres sont objectivement meilleures que d’autres. C’est déjà tout un débat…
C’est le choc entre d’un côté le subjectivisme, le relativisme esthétique, et d’un autre côté un certain objectivisme, un universalisme esthétique.
J’ai un pied de chaque côté…
Les arguments qui vont en faveur du subjectivisme me semblent évident… La beauté est dans le regard. Sur quels critères objectifs définir “le beau” ?
En même temps, je peux vous trouver des jeux meilleurs que d’autres. Imaginons une variante des échecs où le mat rapporterait 1 point et qu’ensuite, on lancerait un dé 6 et on ajouterait autant de points que le résultat. Ça demeure encore un jeu. Rien ne m’empêche de le commercialiser demain matin. Ce jeu que je viens de créer est moins bon que les échecs tels que nous les connaissons. Et ne venez pas me dire que ce jeu n’existe pas, j’y ai joué hier avec ma fille. Il existe. Et je suis persuadé que ceux qui viendront me faire chier en prenant sa défense sont juste de mauvaise foi!
Vous me trouvez trop extrême? De mauvaise foi?
Tu te souviens de Tumblin Dice dont j’ai parlé le mois dernier…? Je l’adore! À tour de rôle, on lance des dés sur un plateau en forme d’escalier de 4 marches. Plus le dé atterri sur une marche basse, plus il vaudra de points. La marche #2 fait qu’on multiplie par 2 le résultat de son dé quand vient le temps de comptabiliser les points. Et la marche #4… fait qu’on multiplie par 4. Il y a intérêt à lancer plus fort pour tomber plus loin, mais si on lance trop fort, notre dé quittera le plateau et ne rapportera rien.
Je suis presque convaincu qu’il n’existe aucun multivers où inverser les valeurs, c’est-à-dire multiplier par 4 la marche la plus haute, la plus facile à atteindre, puis par 1 la dernière marche, la plus difficile à atteindre, sera plus apprécié.
Donc ce jeu que je viens d’inventer est moins bon que le jeu commercialisé. Donc il existe bel et bien des jeux meilleurs que d’autres…
Mais ce débat nous éloigne de notre sujet principal. Nous faisons fausse route en attaquant l’œuvre qui aurait mal vieilli. Contrairement à nos amourettes d’adolescents, les jeux et les films ne changent pas. Sauf quand Georges Lucas décide de bousiller ses films avec des effets spéciaux discutables.
Pas une ligne de dialogue n’a été modifiée dans Citizen Kane depuis 1941.
Pas un jet de dé n’a été altéré dans Winner’s circle depuis 2005.
C’est nous qui avons changé. Il s’est passé quelque chose qui a modifié notre horizon d’attente. Voyons des exemples.
Modifiants ludiques
La parution d’autres jeux nous a transformés.
Par exemple, Hot Streak de l’auteur Jon Pery paru chez CMYK en 2025 offre une meilleure expérience que son prédécesseur Winner’s circle. Il fait mal paraître ce dernier, le vieillit à nos yeux.

Je me permets de les comparer, car les deux opus occupent exactement la même case ludique dans leurs intentions et leur réalisation. On trouve rarement deux jeux aussi similaires et c’est pourquoi il est possible de les comparer. Comme on dit au Québec, il faut comparer des pommes avec des pommes
Ce sont deux jeux de paris: un certain nombre de protagonistes, 7 chevaux dans Winner’s circle et 4 mascottes dans Hot Streak, feront exactement trois courses et les joueurs parient à savoir qui se classera parmi les trois premiers. Les joueuses ont un mince contrôle sur le résultat de la course et doivent plutôt prévoir à partir d’informations partielles publiques.
On double les gains de la troisième et dernière course dans les deux cas.
La complexité des règles s’élève au même niveau.
Des deux, Hot Streak l’emporte avec une bonne longueur d’avance. Parce que le rythme est meilleur, les choix plus simples, plus significatifs, intéressants. Là où Winner’s Circle manque de progression, se répète, s’étire, la résolution des courses traîne en longueur plus qu’il ne devrait, Hot Streak au contraire file à vive allure.
Je sais, des auditrices ici me contrediront et prendront le parti de Winner’s Circle.
Par défi, esprit d’opposition, de contradiction. Par nostalgie peut-être. Parce qu’ils associent Winner’s Circle à des souvenirs précieux, voire identitaires. Souvent, quand on attaque quelque chose qu’on aime, on a l’impression de se faire attaquer soi-même. Mais je fais le pari, impossible à vérifier évidemment, que si ces joueuses découvraient aujourd’hui pour la première fois ces deux jeux, elles choisiraient Hot Streak. Je le dis en riant, conscient de l’audace, de la prétention, de l’arrogance, de ce que j’avance. Mais je pourrais même l’expliquer objectivement.
Bref, tout cela pour dire que jouer à Hot Streak m’a transformé. A déplacé mon horizon d’attente, faisant en sorte que lorsque j’ai joué à Winner’s Circle pour la première fois cet été, il m’a paru mou du genou, alors qu’il demeure le même (bon) jeu qu’en 2005 !!
Modificateurs externes
À mon humble avis, et vous venez de constater à quel point je pouvais faire preuve d’humilité dans mes avis (oui, c’est de l’ironie envers ma personne), Aventuriers du rail, la locomotive de l’éditeur Days of Wonder, pardonnez le jeu de mot, constituait le jeu familial parfait à sa sortie en 2004. Niveau de complexité, durée, nombre de joueurs, part de hasard, interactions négatives limitées, rythme: tout concordait avec le public cible. De 2004.

Puis comme le font toutes les sociétés, la nôtre s’est transformée.
Et cette modification a fait en sorte que le chef d’oeuvre d’Alan Moon ne correspond plus tout à fait à l’idéal du jeu familial.
Voici quelques changements qui ont frappé notre société depuis:
- multiplication de l’offre de divertissement
- arrivée des réseaux sociaux
- des téléphones cellulaires et autres écrans portatifs comme l’iPad
- multiplications des chaînes de diffusion en continu, autant télévisuelles que musicale, pensons à Netflix, Youtube, Twitch et Spotify.
J’émets l’hypothèse que ces nouvelles technologies et ces changements sociaux ont :
- diminué notre capacité d’attention
- notre quantité de temps libre
- notre patience
- peut-être même notre réflexe de nous rassembler en famille. Aujourd’hui, chacun s’isole avec sa propre tablette et ses écouteurs, alors que dans mon enfance, avec une seule télévision, il fallait s’entendre.
Et par conséquent, Les Aventuriers du rail nous paraît trop long aujourd’hui. Nous ne disposons plus de 90 minutes pour un jeu de société, alors que cette durée s’inscrivait dans la normalité au début des années 2000. La sortie des formats express de cette gamme de jeux, ceux qui portent le nom d’une ville plutôt que d’un pays, Aventuriers du rail: Londres par exemple, et qui se bouclent en 20 minutes appuient mon propos.
J’en déduis que la fonction d’un jeu de société dans l’économie et l’organisation familiale s’est transformée au cours des 20 dernières années.
Elle est passée de “écouler du temps ensemble” à autre chose qui ressemblerait à “passer un moment pas trop long” ensemble, mais un moment qui n’a pas besoin de durer.
Avant de conclure, j’aimerais aborder un sujet connexe. Si certains jeux vieillissent mal, est-ce que d’autres vieillissent bien? Ça peut à nouveau signifier deux choses.
1- Qu’un jeu génère encore et toujours les mêmes agréables sensations malgré le temps qui passe et notre horizon d’attente qui se modifie. Je songe à des jeux comme…
- El Grande
- Puerto Rico
- Crokinole
- Le go
Je cherche des reproches à leur faire…
Ceux qui vieillissent le mieux sont ceux qui conservent leur fraîcheur…
2- Que la réception critique d’un jeu s’améliore avec le temps.
Comme je viens de me fendre d’une chronique de 2000 mots pour vous expliquer que ce ne sont pas les jeux qui changent, mais nous, je vais vous raconter une expérience personnelle qui, au passage, exposera mon incompétence à juger des jeux.
J’ai joué pour la première fois à Carcassonne vers 2004 ou 2005. J’ai apprécié mes premières parties, puis après en avoir rejoué quelques-unes, mon appétence pour ce jeu a faibli. Je le trouvais trop hasardeux, chaotique, même avec la variante d’avoir une main de trois tuiles (qui ralentit le jeu sans lui donner plus de nerf ou réduire significativement la part de hasard!).

Puis voilà 3 ans environ, je m’y suis replongé et j’en ai découvert les qualités. Et depuis, j’y joue régulièrement avec un plaisir croissant. Aujourd’hui, je vois en quoi j’ai changé.
1- En 2006, j’étais un grand fan de Caylus. Un jeu de placement d’ouvriers sans hasard. J’ai dû faire preuve de snobisme et regarder de haut Carcassonne, un jeu de pose de tuiles récipiendaire du Spiel des Jahres 2001. Mes attentes en tant que joueur se sont élargies.
2- Mais surtout… En y rejouant, j’ai, enfin!, perçu toute la profondeur du jeu, “le parasitage” des villes adverses, l’occupation des champs et la gestion de son stock de meeples.
Je suis devenu un meilleur joueur, ce qui m’a permis d’aimer davantage ce jeu!
Conclusion
Avec nos biais cognitifs, autocomplaisance, dissonance cognitive, angle mort, nous avons souvent tendance à blâmer les autres plutôt que de reconnaître nos torts. Et il me semble qu’employer l’expression “mal vieillir” correspond exactement à ce genre de comportement.
Un peu comme j’affirmais dans une chronique passée que “ce jeu raconte une histoire” était un abus de langage, je proposerais de remplacer “cette oeuvre a mal vieilli” par “on faisait les choses différemment à l’époque” ou, encore mieux, de nommer précisément en quoi nous avons changé depuis l’époque où l’oeuvre a été produite.
Plutôt que d’écarter, mépriser, balayer du revers de la main des oeuvres, autrefois significatives, qui ont mal vieilli, je vous invite plutôt d’y voir une formidable occasion d’apprendre.
1- Constater en quoi NOUS avons changé, individuellement et collectivement, et en passant par quel chemin (je ne suis plus le même petit garçon qui est allé voir Rambo 3 à l’âge de 8 ans avec mon père au cinéma);
2- Comprendre le monde qui a engendré l’oeuvre en question. Et ça, comprendre l’autre, aller vers l’altérité, ça me semble grandement bénéfique!
Et du même coup, comprendre où se situait l’oeuvre par rapport à sa propre époque. Était-elle en “avance” sur son temps ou déjà dépassée?
On ne peut tout pardonner en mettant sur le dos de l’époque. John MacDonald, le premier Premier ministre Canadien (nous n’avons pas de président), était un alcoolique au comportement totalement dépassé, raciste, même en regard de son époque. Oui, on était raciste en 1867 (nous le sommes toujours, peut-être un peu moins), mais lui, il était pire que la moyenne.
Quand le protagoniste d’un film voyage à une autre époque, ce que soit le passé (Bienvenue à Pleasantville) ou le futur (Demolition Man), c’est toujours “l’autre” qui est con, et pas celui qui vient de notre époque. Et ça me met bien mal à l’aise…!
