Ce texte est la transcription de la chronique proposée en podcast dans le format Pelleter des nuages (audio dispo ici).
Combien de fois avons-nous dit, ou entendu, Christian cette phrase : “le hasard fait bien les choses ?”. Qu’il s’agisse d’une rencontre imprévue débouchant sur une passion amoureuse, d’une décision prise sans réfléchir qui nous permet de découvrir de nouvelles opportunités insoupçonnées. Ou encore d’avoir ouvert la porte de gauche plutôt que la porte de droite dans un livre dont vous êtes le héros et de déboucher sur la salle du trésor (petit tips : toujours choisir la gauche). Bon parfois, le hasard peut aussi mal faire les choses.
Le hasard nous fascine probablement parce que notre esprit est conçu pour créer des liens de causalité et qu’il nous est difficile de concevoir ce qui surviendrait sans raison : on cherche du sens, des causes, des intentions, même là où il n’y en a pas.
D’ailleurs, en sciences comme en philosophie, de nombreux courants tendent à démontrer que le hasard n’existe pas.
Chez Pierre-Simon de Laplace, scientifique et philosophe qui s’est notamment beaucoup intéressé aux probabilités, ce que nous appelons hasard est en réalité l’incarnation de tout ce que l’on ignore. Si nous connaissions toutes les variables, alors tout serait prévisible. Et pour prédire le hasard, on peut utiliser les probabilités, les statistiques, etc, tout autant de méthodes mathématiques qui tendent à démontrer que le hasard est à la fois prédit et prédictible.
De même, chez Bergson, le hasard ne semble pas réellement exister indépendamment de l’humain. Ce que nous appelons hasard n’est en réalité qu’un enchaînement de causes et d’effets dont nous ignorons les mécanismes. Tant que nous ne comprenons pas ce qui est à l’œuvre, nous parlons de hasard. Le hasard, chez Bergson, n’est donc pas une force mystérieuse qui gouvernerait le monde, mais le nom que nous donnons à notre ignorance — une manière humaine de composer avec l’imprévisible.
Cette chronique est guidée par une jolie expression reprise à Eric Lang qui disait qu’il est agréable de s’abandonner à la beauté du hasard.
Le mot hasard tire son étymologie du mot arabe az-zahr qui signifierait “dés”, et qui d’ailleurs signifia pendant longtemps un jeu de dés (ce qui est drôle c’est qu’en anglais, le mot “hazard” lui sous-entend une notion de danger.) Et quoi de plus symbolique que le dé pour représenter le hasard dans les jeux de société.

Car le hasard occupe une véritable fonction dans les jeux de société : il introduit de l’incertitude, il crée de la dramaturgie dans un univers profondément mathématique, il vient troubler une tendance très humaine au contrôle, et il nous oblige à nous adapter
À travers le jet de dé, le tirage de cartes ou l’apparition d’un événement inattendu, quelque chose bascule : une action échoue alors qu’elle semblait acquise, un plan parfaitement construit s’effondre, une victoire improbable surgit. Et c’est précisément dans ces bifurcations que naît la narration. Le hasard ne se contente pas d’ajouter de la tension : il produit des souvenirs, il crée des scènes que l’on raconte encore des années plus tard.
C’est donc moins la justice du hasard qui m’intéresse aujourd’hui que sa puissance narrative. Comment, en troublant le contrôle et en introduisant l’imprévisible, il permet au jeu de dépasser le simple calcul pour devenir une expérience vécue — parfois chaotique, parfois injuste, mais profondément mémorable.
Le hasard crée de la narration (notamment en jeu de rôle)
Le hasard est un élément essentiel du jeu de rôle. Qu’il soit représenté par un tirage de dé ou de cartes, le hasard y est utilisé pour incarner les événements imprévisibles susceptibles de se produire ainsi que pour sanctionner les choix opérés par les joueuses.
Dans le jeu de rôle, les possibilités de succès des personnages sont souvent corrélées avec leur niveau dans une caractéristique ou une compétence. Or, comme une certaine personne ici l’a développé, l’incertitude de la victoire (ou de la réussite) est un moteur important à l’intérêt de jouer.
Si les réussites étaient strictement proportionnelles aux compétences, le jeu deviendrait très vite prévisible. En réalité, les probabilités se vérifient sur un très grand nombre de tirages. Donc si, effectivement, en terme de probabilité, si j’ai 6 chances sur 10 de réussir (parce que par exemple ma compétence est de 60% en TOC), sur une session où je ferais peut-être 3 jets de dés, cette probabilité ne se vérifiera pas nécessairement. L’échantillon est trop faible. Je prends donc toujours un véritable risque à chaque lancé de dés, dont les résultats viendront modifier le déroulement de l’intrigue.
On verrait aussi apparaître une sur-spécialisation très marquée des personnages : face à une porte à crocheter, on enverrait toujours le même personnage, celui qui a la meilleure dextérité, ou une compétence crochetage développée.
Le hasard permet justement d’atténuer cette division des rôles presque industrielle, cette forme de jeu un peu fordiste qui finit par priver le jeu de son plaisir et de sa surprise, parce qu’il laisse entrevoir la possibilité pour toutes les joueuses de réussir, même dans des domaines dans lesquels leurs personnages ne sont pas supposés exceller. Le recours au hasard permet ainsi de maintenir une certaine équité entre les joueuses, entre les personnages.
Dans L’Anneau unique, par exemple, même dans une compétence où on ne peut pas réussir mathématiquement, il est toujours possible que le jet de dé amène une réussite automatique si on fait un 12 qui correspond à la rune de Gandalf.

Mais surtout, le jet de dés ne se contente pas de dire si une action réussit ou échoue. Il peut faire basculer une situation entière, parfois de manière irréversible et impose ainsi aux joueuses de s’adapter : de s’adapter au résultat du dé et d’adapter la narration de la table en conséquence. Un jet de dés n’est donc pas qu’un verdict mais une proposition.
Et ça, je l’ai vécu très récemment en jeu de rôle.
Nous avons commencé une campagne de L’Appel de Cthulhu et dans cette phase de démarrage, il y a un prologue qui peut être joué et qui est destiné à poser l’ambiance, à permettre aux interactions entre les personnages de se mettre en place, à planter le décor. Dans cette scène, il y a des petits détails qui sont des clins d’oeil à la thématique horrifique de L’Appel de Cthulhu. Comme les personnages sont avant tout des joueurs, et que le méta game prend le dessus, ils décident de s’intéresser à ces petits détails (par des jets d’histoire, d’archéologie ou autre). Au cas particulier, les quatre joueurs ont raté leur jet : ils n’ont donc eu aucun indice ou information complémentaire. Chacun pensait avoir manqué quelque chose d’essentiel. Sauf que ce n’est pas parce qu’ ils ont raté leur jet mais tout simplement parce qu’il n’y avait rien à trouver. Sauf qu’à ce moment du jeu, ils n’en savaient rien et étaient persuadés être passés à côté d’informations capitales. Leurs échecs ici ont permis de créer une meilleure narration collective que s’ils avaient réussi et que je leur avais dit qu’il n’y avait rien de bien intéressant.
Dans le système PBTA, et dans d’autres systèmes de jeux de rôle, les niveaux de réussite permettent aussi de contribuer à la narration émergente, co-construite. Ainsi, si un jet est réussi à partir de 7, un résultat compris entre 7 et 9 implique également une conséquence négative pour la joueuse. C’est ainsi que, au moment de l’arrestation d’un criminel dans Brindlewood Bay, Nancy Anderson a certes désigné le bon coupable mais a dû sauter par une fenêtre ouverte pour le poursuivre et s’est cassé la figure dans un rosier.
Ce n’est donc pas tant le hasard qui raconte, c’est notre manière d’accueillir ce qu’il produit, de se l’approprier, de créer de la narration émergente.
Le hasard crée des souvenirs mémorables
Étrangement, l’intervention du hasard rend certains de nos échecs et certaines de nos réussites particulièrement mémorables. Bien plus que toutes les fois où nous pouvons nous reposer sur notre intelligence, notre talent stratégique ou nos capacités d’optimisation.
Dans l’interview que j’avais pu faire de lui, Rob Daviau mentionnait l’exemple de Heroscape dans lequel les joueuses devaient traverser un chemin incluant deux cases de lave. Initialement, si une joueuse marchait sur une case de lave, elle ne s’en sortait pas. Rob explique qu’il a proposé que la joueuse roule alors un dé et que sur un 20, elle s’en sorte. Et comme il y a deux cases de lave, il lui faudra réussir à faire deux 20 pour s’en sortir. En expliquant que ces jets de dés là, elle s’en souviendrait toute sa vie.

Nous avons toutes et tous vécu cela : un jet de dé sorti de nulle part, qui malmène les probabilités et nous offre une victoire éclatante à laquelle nous associons un souffle épique ou héroïque et dont nous sommes capables de raconter les moindres détails des années plus tard.
Ou encore un échec critique (je sais de quoi je parle) réalisé au pire moment. Je me souviendrais toute ma vie de cette partie de Junta où, alors que j’étais Amiral en chef, j’ai lancé pendant 6 tours 5 dés sans jamais faire le moindre 6, seul résultat permettant de faire tomber les troupes des putschistes. D’ailleurs, depuis, je ne veux plus jamais être nommée Amiral en chef.
Ce que ces moments ont en commun, ce n’est pas seulement leur improbabilité. C’est qu’ils transforment une mécanique en récit personnel. À partir de là, la partie cesse d’être un enchaînement de règles pour devenir une histoire que l’on raconte.
Le hasard stimule les joueuses
Si le hasard transforme la partie en histoire, c’est peut-être parce que nous n’aimons pas seulement gagner. Nous aimons raconter. Comme le dit Amabel Holland dans son ouvrage Cardboard Ghosts, nous, les humains, sommes faits pour les histoires.
Si nous transformons ces moments en histoires, c’est parce que raconter nous permet de leur donner une place. Un échec devient drôle. Une défaite devient héroïque. Une erreur devient légendaire. Le hasard dans les jeux nous permet aussi d’adoucir les conséquences de notre propre incompétence. Peut-être ne sommes-nous pas nécessairement dupes. Mais oui le hasard permet de perdre sans culpabilité totale parce qu’il autorise plus facilement l’erreur, l’imperfection, l’imprévu. Il nous autorise à ne pas être performante à chaque instant du jeu mais à donner du sens. Et lorsque la hasard nous favorise, alors on invoquera le Destin, la bonne fortune, notre chance.
C’est aussi accepter que le jeu se joue de nous tout autant que nous jouons au jeu. C’est accepter une part de romanesque et d’aventure dans le jeu, de ne pas être totalement maîtresse de notre partie sans en éprouver de la culpabilité. C’est apprendre à se détacher du résultat en privilégiant le moyen (le jeu, la partie) plutôt que la finalité (la victoire, la performance).
Jouer en acceptant le hasard, c’est accepter de ne pas être souveraine mais aussi se réapproprier ce qui se passe autour de la table.
Le hasard ne vient pas parasiter le jeu, le casser ou empêcher son système de fonctionner. Le hasard est une matrice du jeu qui permet aux joueuses de souffler, de prendre de la distance avec les enjeux symboliques des parties, de s’exonérer de leur responsabilité dans les échecs et de se souvenir avec émotion des situations imprévues.
Conclusion
En filigrane, l’idée de s’abandonner au hasard évoque aussi l’idée de lâcher prise, d’abandonner la recherche de la performance ou du contrôle absolu pour s’autoriser de subir plus que de décider.
En écrivant cette chronique, j’ai repensé à un podcast que j’avais écouté il y a peu consacré aux pratiques BDSM. Il en ressortait notamment que le BDSM est souvent mal compris parce qu’on le réduit à une pratique sexuelle, une catégorie parmi d’autres sur une plateforme de vidéos pornographiques. Or, ce qui est central pour beaucoup de personnes qui s’y engagent, ce n’est pas l’acte en lui-même, mais le cadre : des règles explicites, un consentement clair, des rôles définis, et surtout une suspension volontaire du contrôle dans un espace sécurisé.
Le BDSM fonctionne donc exactement comme un jeu : les règles sont convenues à l’avance, le cadre est consenti et négocié, décorrélé du réel, avec des conséquences très limitées pour la vraie vie et surtout un abandon volontaire de la souveraineté. Autrement dit : un cercle magique.
Et, dans le BDSM comme dans le jeu qui inclut une dose de hasard, on ne recherche pas la performance mais plutôt une expérience, pas un résultat. De la même manière, accepter le hasard dans un jeu, ce n’est pas renoncer à jouer, ni devenir passive. C’est accepter que tout ne dépende pas de nous, que la partie ne soit pas entièrement le reflet de notre compétence, et que cela soit non seulement acceptable, mais parfois désirable.
Désirable parce que l’on peut éprouver un soulagement à ne pas être responsable temporairement dans un cadre dont l’incidence sur la vie réelle reste atténuée.
