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Ce texte est la transcription de la chronique proposée par Christian Lemay en podcast dans le format Pelleter des nuages (audio dispo ici)

Après avoir goûté à la célébrité que m’a apportée ma chronique “Through the Ages est-il un blues ?”, je ne peux plus renoncer aux trompettes de la renommée, si mal embouchées soient-elles! Histoire de toucher ma dose d’héroïne, ma dopamine de likes, me voilà forcé de répéter la recette et d’établir des liens douteux entre les jeux et une autre de mes passions, la littérature poétique.

Pour vrai, à part deux illuminés sur le forum de Board Game Geek dédié à Through the Ages où j’ai reposté le texte de ma chronique, je n’ai reçu des félicitations que pour la qualité non pas de ma réflexion, mais de mon fournisseur de cannabis. 

Plus sérieusement, l’exercice m’a énormément plu, car la question m’amène un regard original. En rediscutant avec toi Polgara, nous avons émis la séduisante hypothèse que le propre des jeux de civ serait justement le passage du temps. Nous ne serions pas arrivés là sans ma question, si farfelue soit-elle.

Je me lance donc dans un exercice drôlement plus casse-gueule aujourd’hui… S’il n’y avait pas de risque à écrire ces articles, où serait le plaisir? Je dis casse-gueule, parce que si on peut définir ou à tout le moins reconnaître aisément le blues, la poésie est une tout autre paire de manches! 

“Qu’est-ce que la poésie?”

De mauvais souvenirs d’école remontent peut-être à l’évocation de cette matière rédhibitoire que vos profs vous enseignaient sans la maîtriser vraiment, c’est pourquoi leurs cours se résumaient souvent à la versification ou des listes de figures de style. La technique plus que l’émotion.

Définir la poésie relève de la haute voltige en grande partie parce que c’est un art très ancien et qui a par conséquent pris des formes innombrables.

Commençons par la base. C’est un genre littéraire. Comme le roman, le théâtre, la nouvelle, à ne pas confondre donc avec les courants littéraires, comme le romantisme, le réalisme, etc. C’est donc une façon d’écrire avant tout.

Selon le Robert, c’est un art du langage, visant à exprimer, suggérer par le rythme, l’harmonie et l’image.

La poésie privilégie l’expressivité de la forme (par opposition au fond). On choisit les mots non seulement pour leur signification, mais aussi pour les sonorités, les rythmes et les images qu’ils peuvent créer. On dit quelque chose par la manière de dire.

J’aimerais citer un de mes meilleurs professeurs, François Landry, qui à l’hiver 2000, dans un cours d’histoire littéraire du Québec, nous formulait ceci.

“La poésie, c’est l’exploration du langage.”

J’aime beaucoup cette définition.

Les poètes cherchent de nouvelles façons d’exprimer.

Qu’est-ce que ça signifie?

Prenons notre langue, le français. Nous pensons la connaître de fond en comble, mais c’est une illusion. Nous n’en connaissons pas les limites, où commence et où s’arrête le français par exemple, dans le temps, le vocabulaire, etc., ça c’est le linguiste amateur en moi qui parle, mais surtout, nous n’en soupçonnons pas les possibilités! 

Quand Émile Nelligan écrit “Ah! Comme la neige a neigé”, on voit immédiatement la tempête qui s’abat sur Montréal.

Nous n’aimons pas la poésie parce qu’elle a quelque chose d’insaisissable. “Je ne comprends rien” entend-on bien souvent.

C’est parce qu’elle évoque plus qu’elle ne décrit.

La neige a neigé pourrait se traduire par “Il a beaucoup neigé”, “Il a neigé intensément”… Mais ça ne produit assurément pas le même effet!

Je dis parfois que lire de la poésie, c’est comme marcher sur un étang gelé (encore une métaphore hivernale Christian ?!). Il faut accepter de ne pas tout contrôler.

Que ça glisse… Et apprécier cette sensation justement !

C’est pour ça qu’on peut laisser rouler un bon vers de poésie de longues minutes dans sa bouche. Parce que la saveur demeure. Le vers (de poésie, pas le verre de vin) ne se laisse pas vider, parce qu’on ne peut tout expliquer.

De plus, depuis le début de la modernité, soit Baudelaire en français, la poésie est devenue un travail d’orfèvre. Comme le sculpteur qui, devant un bloc d’argile, voit déjà sa création et dont le travail consiste à retirer tout ce qui n’est pas la forme finale. La poésie moderne fonctionne de façon similaire. Le poète écrit puis retire tout ce qui n’est pas le poème, ce qui tend forcément vers un certain minimalisme. Chaque mot, chaque syllabe compte.

En résumé, la poésie est une façon d’écrire.

Très axée sur la forme.

Avec un grand pouvoir d’évocation. Qui explore le langage, repousse les limites d’un matériel connu, notre langue. Ce qui lui donne un côté déstabilisant souvent.

Où chaque élément, un mot comme un son, a une fonction.

Ce qui mène à une forme de minimalisme.

Pouvez-vous vivre avec cette définition?

Allez, je termine votre torture avec quelques vers de poésie québécoise.

Ton dos parfait comme un désert quand la tempête a passé sur nos corps

Richard Desjardins

Qu’est-ce donc que tant et tant nous voulons? Refaire la symbiose de départ, forcer les refus antiques à cracher leurs dons ?

Geneviève Amyot

Je n’ai pas suffisamment de gestes

pour t’aimer

Lorrie Jean-Louis

Mon Olivine

Ma Ragamuche

Je te stoptatalère sur la bouillette mirkifolchette

Claude Gauvreau

Parlons jeux maintenant!

Plus particulièrement de Régicide, de Paul Abrahams, Luke Badger et Andy Richdale, paru chez Badgers from Mars en 2020. Distribué en français par Iello.

Régicide est un jeu entièrement coopératif pour 2 à 4 joueurs et ayant la particularité de se pratiquer avec un paquet de cartes classique: trèfle, coeur, pique et carreau. Vous l’emportez si vous éliminez non pas tous les Régis, comme le titre le laisse entendre, mais les 12 figures: valets, dames et rois. 

Je vous explique les règles

Au début de la partie, on crée une pile de cartes avec les 4 rois en bas, puis les dames et enfin les valets sur le dessus. On révèle ensuite le premier valet.

Les autres cartes sont mélangées et placées en un paquet d’où vous tirez votre main de départ.

À votre tour, vous…

Jouez une carte de votre main (vous pouvez en jouer des identiques si la somme ne dépasse pas 10);

Activez le pouvoir lié aux couleurs des cartes jouées (si c’est trèfle, vous doublez sa valeur);

Appliquez les dégâts à la figure active (j’ai joué un 8, j’inflige 8 dégâts);

Subissez des dégâts infligés par l’ennemi si vous ne l’avez pas éliminé (il faut jeter des cartes de votre main pour atteindre la force de l’adversaire).

Un valet a 20 points de vie et vous attaque pour 10 dégâts.

Une dame a 30 points de vie et inflige 15.

Les rois, vous devinez, ont 40 points de vie et attaquent de 20 points.

Quand un ennemi est vaincu, il est placé sous votre paquet de cartes, sauf si vous lui avez infligé EXACTEMENT le bon nombre de dégâts pour le vaincre. Le cas échéant, on le met sur le dessus.

Si à un moment donné une joueuse ne peut pas discarter – défausser des cartes d’une valeur totale de l’attaque qu’elle subit, par exemple 15 pour une dame, vous perdez.

Pouvoirs

Jouer du trèfle double votre attaque;

Du pique réduit de façon permanente la contre-attaque de cet adversaire;

Le carreau fait piger collectivement autant de cartes que sa valeur (c’est la seule façon d’ailleurs de refaire sa main).

Oui, piger des cartes… Fouillez dans votre Robert! C’est bien français.

Le coeur remet des cartes de la défausse sous votre paquet de cartes;

Deux petites précisions.

Vous pouvez ajouter un as (et le pouvoir de sa couleur) à votre carte jouée.

Un ennemi est immunisé contre le pouvoir de sa couleur. 

Vous ne pigez pas de cartes quand vous jouez un 7 de carreau contre le valet de carreau.

Exploration, forme et évocation

La première chose qui fascine ceux qui découvrent Régicide, c’est que malgré le fait qu’on y joue avec un paquet de cartes classiques, on n’a pas l’impression de jouer à un “jeu de cartes”… Comme la dame de pique, le 500, le trou de cul…

De par son travail formel, Régicide donne l’impression de jouer à un jeu moderne. Un Dungeon Crawler. L’utilisation fort originale des cartes recrée les pouvoirs spéciaux des différentes classes, les monstres aux capacités différentes, les coups critiques et la montée en puissance qu’on ne retrouve pas dans les jeux de cartes classiques, dont la structure repose bien plus sur la répétition.

Au tarot, au crib, on répète la même structure de manche jusqu’à l’atteinte des conditions de fin de partie.

Au contraire, dans Régicide, les ennemis que l’on affronte gagnent en puissance, mais nous aussi!

On se pose des questions qui vous seront familières si vous avez joué à Gloomhaven ou Heroquest. À quel moment prendre un tour de repos, c’est-à-dire jouer du coeur pour regarnir le paquet d’où l’on tire nos cartes ? Comment gérer le tank, celui qui annule le pouvoir de doubler nos dégâts ? Etc.

Un paquet de cartes traditionnel crée des attentes que fait exploser Régicide.

Ce dernier en repousse les limites.

Il explore une matière que l’on pensait entièrement fouillée, presque vidée. 

Comme la poésie le fait avec le langage.

Là où les jeux de cartes traditionnels demeurent abstraits, ne rappellent pas autre chose que des chiffres et des couleurs (pour citer la merveilleuse chanson de Marc-Antoine Doyon) ou ne réfèrent qu’à eux-mêmes, Régicide évoque avec force un autre genre: celui du porte-monstre-trésor, déjà parodié dans Munchkin.

Minimalisme

Régicide fait preuve de minimalisme.

D’abord, évidemment, dans la faible complexité des règles. Je vous ai expliqué 98% de celle-ci en 300 mots. En imprimant ce que je viens de dire, vous pourriez jouer. Il ne vous manque que les règles qui varient selon le nombre de joueurs, rien qui ne concerne le moteur principal.

Évidemment, plus un système prend de l’ampleur, plus il devient ardu d’en rester à l’essentiel. Et l’essentiel, c’est d’être aimé, chantait Ginette Reno (Ginette, c’est la Céline Dion du Québec avant que Céline ne vienne au mond et j’apprends que cette chanson de 1991 a été écrite par nul autre que Charles Aznavour !). 

Mais dans mon esprit, le minimalisme ne se calcule pas que dans le nombre de points règles. 

Régicide constitue un travail d’orfèvre. Il n’y a rien en trop ici. Rien qui dépasse, même pas ses limitations physiques liées à la nature de l’objet, parce que le système de jeu s’en occupe. 

Dans Les Aventuriers du rail, quand on épuise le paquet de cartes, on doit mélanger celles déjà jouées.

Quand il y a 3 locomotives (jokers) dans la rivière de cartes visibles, on vire tout pour tirer 5 nouvelles cartes.

On met le jeu sur pause. Ces deux gestes ne font pas partie du jeu principal. Ils sont hors jeu.

Au contraire, dans Régicide, il n’y a pas de règle extérieure au jeu, au système, pour te dire quand tirer des cartes, parce que c’est un des pouvoirs, celui du carreau.

Il n’y a pas de “Au début de votre tour, tirez une carte”.

Il n’y a pas de règle extérieure au jeu pour te dire quoi faire avec la pile de défausse; le système s’en charge.

Comme il est ardu de percevoir ce qui est absent, on passe souvent à côté du génie. “Un bon design, c’est un design que l’on ne voit pas.”

Comparons Régicide à Flip 7.

Le système de base de Flip 7 est bien plus simple.

Chaque tour, tu arrêtes ou demandes une nouvelle carte. Si tu arrêtes avant de recevoir une carte de même valeur qu’une autre que tu possèdes, tu marques autant de points que la valeur de tes cartes.

Point. Vous savez jouer. 36 mots.

C’est génial!

C’est juste dommage que ce soit une copie de deux jeux déjà existants: Antartik (2012), chez Ilopeli, par Bruno Cathala et Arnaud Urbon ; et Pairs (2014), chez Cheapass Games, par James Earnest, Paul Peterson et Heinrich Glumpler, republié en français chez Origames sous les titres Zombie Life et Jour de chance

Pour de bonnes raisons, créer plus de variété, d’interaction entre les joueurs, de surprises, on a introduit des cartes spéciales dans Flip 7.

D’abord des modificateurs de score. Par exemple marquer 4 points supplémentaires ou encore doubler vos points à la fin de la manche. Puis il y a des cartes aux effets instantanés, comme forcer une joueuse à tirer 3 cartes supplémentaires.

Dans la vidéo de Rodney Smith, le maître en la matière de règles, l’explication du système de base dure à peine 2 minutes… Alors que celle des cartes spéciales s’étire sur 6 minutes supplémentaires… Expliquer les cas spéciaux est trois fois plus compliqué que le jeu lui-même.

Il y a toute une liste d’épicerie. Je vous en nomme quelques-uns.

On ne peut avoir plus d’une carte Seconde chance.

Tirer sa 7e carte numérique met fin à la manche. Et vous accorde 15 points supplémentaires (j’en aurais mis 30!).

Les cartes modificateur de score x2 ne concernent que les cartes numériques, pas les modificateurs de score…

Les cartes modificateur de score et action ne comptent pas dans les 7 cartes différentes qui mettent fin à la manche.

Quand on exécute la carte qui force à tirer 3 cartes supplémentaires, on s’arrête si on reçoit sa 7e carte numérique, sans tirer les cartes restantes.

Et dans la résolution de ce pouvoir, on applique les cartes spéciales tirées seulement après avoir révélé ses 3 cartes, sauf si on reçoit une seconde chance. Là, on peut l’utiliser instantanément pour se sauver d’une paire.

Cette règle est une exception dans une exception.

Je ne veux pas descendre Flip 7, c’est un super jeu et je souhaite le voir remplacer Uno.

Sauf que… Les exceptions sont littéralement trois fois plus compliquées que la somme de toutes les règles du système de base.

Ce n’est pas un signe de minimalisme.

Ces nombreuses règles, on doit les “savoir”. Il faut s’en souvenir, parce qu’elles ne sont pas intégrées au coeur du système, contrairement à Régicide.

Alors même si Flip 7 est au final plus simple que Régicide, il ne fait pas preuve d’autant de minimalisme, parce que l’on sent la greffe, l’excroissance autour du moteur de base.

Et ça, c’est très américain comme façon de développer des jeux. Oui, je fais un lien avec ma toute première chronique, celle sur Catane. Je constate que l’école américaine accepte de nombreux “cas spéciaux”, là où l’école allemande essaie de les gommer.

Je ne suis pas en train de vous dire que l’un est meilleur que l’autre, ni même que j’en préfère un! Je ne saurais quoi répondre si on me posait la question. Et surtout, surtout, surtout… Ça n’a aucune foutue importance. 

Par contre, j’affirme que le plus minimaliste des deux est celui qui est le plus compliqué…!

Conclusion

Ça m’énerve quand on dit des âneries comme…

Dans The Dark Knight, le deuxième Batman de Christopher Nolan, la ville, est un personnage.

Non.

C’est pas un personnage. C’est un élément important du film. Mais pas un personnage.

Dans C.R.A.Z.Y., du regretté Jean-Marc Vallée (je vous invite chaleureusement à le regarder), la musique est un personnage. 

Non.

La musique n’est pas un personnage.

On le dit parce qu’on veut faire un commentaire qui parait intelligent, poétique… mais qui trahit votre méconnaissance des éléments cinématographiques.

Alors non.

Regicide n’est pas un poème.

C’est un jeu de société.

Il est peut-être l’équivalent ludique d’un poème, parce qu’il explore, joue sur la forme, fait preuve d’une grande force d’évocation et de minimalisme. Mais il n’est pas un poème.

Sauf que… Me poser cette question m’a permis de mieux définir ce qu’est le minimalisme dans le jeu de société. De formuler que ça ne tient pas uniquement au nombre de points de règles, mais aussi à l’intégration des éléments au système de base.

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