7 février 2026
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L'esprit du jeu est-il plus important que ses règles ?

Ce texte est la transcription de la chronique proposĂ©e en podcast dans le format Pelleter des nuages (audio dispo ici).

Est-ce que vous trichez aux jeux de sociĂ©tĂ© ? Enfin, il y a tricher et tricher. Bien sĂ»r, je ne vous demande pas si ça vous est dĂ©jĂ  arrivĂ© de sciemment ne pas dĂ©penser tes ressources pour construire un bâtiment pendant que tes adversaires ne faisaient pas attention. Evidemment, ça c’est mal.


Non je parle de ces arrangements que l’on fait parfois avec le jeu, surtout dans les jeux coop : un lancer de dĂ©s catastrophique aux ContrĂ©es de l’horreur oĂą on dit que bon on a le droit Ă  une relance gratuite par partie, les runs qu’on ne compte plus Ă  Time Stories parce que ce qui compte c’est l’histoire, cette piste qu’on compte pas dans Sherlock Holmes Detective Conseil parce qu’en fait on ne voulait pas vraiment aller Ă  cet endroit-lĂ  et que ce qui compte c’est l’enquĂŞte pas le score. Et bien moi, ça m’arrive bien souvent. Et en gĂ©nĂ©ral, dans ces moments-lĂ  j’invoque sur le ton de la plaisanterie, l’esprit du jeu, le fameux.

Mais une fois que j’ai affirmĂ©, de façon un peu pĂ©remptoire je te l’accorde, que ce n’est pas vraiment tricher parce que c’est fait dans l’esprit du jeu, vous allez naturellement me demander : « Mais Polgara c’est quoi pour toi l’esprit du jeu ? Et jusqu’oĂą on peut aller au nom de l’esprit du jeu ?« .

Et bien en rĂ©alitĂ©, quand on parle de l’esprit du jeu on l’oppose implicitement Ă  la lettre du jeu, c’est Ă  dire la règle, ou plutĂ´t les règles du jeu. Et bien sĂ»r, cette expression de « esprit du jeu » rĂ©sonne très fortement comme l’esprit de la loi. Et peut-ĂŞtre que je vais faire hurler tous les joueurs de jeux de sociĂ©tĂ© mais oui moi je pense que l’esprit du jeu est bien plus important que ses règles, alors que pourtant on sait (c’est toi mĂŞme qui nous l’as dit d’ailleurs dans une de tes prĂ©cĂ©dentes chroniques) que l’existence d’une règle est un Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique du jeu.

La règle est la loi entre les joueuses

Pour paraphraser l’expression consacrĂ©e “le contrat a force de loi entre les parties”, on peut probablement dire que les règles ont force de loi entre les joueuses. S’asseoir Ă  une table de jeu c’est un contrat auquel on adhère avec les autres joueuses et on accepte temporairement de se laisser gouverner par les règles qu’un auteur a conçues pour organiser les diffĂ©rentes interactions le temps de la partie.

Les règles constituent un système complet et figĂ©, qui se suffit Ă  lui-mĂŞme ; il n’a pas vocation Ă  Ă©voluer, ou de façon marginale : certains points de règles pourront ĂŞtre prĂ©cisĂ©s (par exemple dans des FAQ) ou modifiĂ©s en fonction des Ă©ventuelles rééditions. Mais ces Ă©volutions restent minimes, sauf Ă  considĂ©rer qu’elles aboutissent Ă  la crĂ©ation d’un autre jeu.

En revanche, la loi Ă©volue sans cesse. D’abord parce qu’une loi peut ĂŞtre abrogĂ©e, remplacĂ©e, rĂ©formĂ©e. Elle s’adapte constamment aux Ă©volutions de la sociĂ©tĂ© et Ă  ses besoins. Et aussi parce que la loi est toujours imparfaite et ne se suffit jamais. Pour ĂŞtre applicable, elle nĂ©cessite souvent des dĂ©crets, parfois la publication de doctrine, par des universitaires, des praticiens ou encore l’administration elle-mĂŞme. Mais surtout, elle est interprĂ©tĂ©e, notamment par la jurisprudence, donnant lieu parfois Ă  des revirements, c’est-Ă -dire des dĂ©cisions qui changent radicalement la façon d’appliquer un texte.

Or, on peut aussi constater que les règles des jeux sont Ă©galement imparfaites, peu claires, mal traduites, n’explicitent pas nĂ©cessairement tous les cas particuliers, ou en tout cas pas suffisamment bien. Comme parfois on recherche l’intention du lĂ©gislateur, par exemple au travers des dĂ©bats parlementaires, pour interprĂ©ter et appliquer au mieux la loi, on peut rechercher l’intention de l’auteur pour dĂ©terminer comment appliquer au mieux la règle du jeu. Cette intention peut se dĂ©duire notamment de l’Ă©quilibre global du jeu, du système qu’il porte.

Les règles incluent Ă©galement implicitement des Ă©lĂ©ments parfois non Ă©crits qui relèvent des conventions implicites, des conventions sociales, entre les joueuses (comme le fairplay, ne pas recourir au king making, jouer son coup dans un dĂ©lai raisonnable). Les règles ne sont donc pas si figĂ©es que ça, et ce parce que le jeu lui ne l’est pas : il est jouĂ©, interprĂ©tĂ©, ajustĂ© Ă  chaque nouvelle partie.

La désacralisation de la règle

Les règles du jeu sont avant tout une norme technique, la traduction mĂ©canique d’une intention de l’auteur du jeu. Elles ne sont pas une finalitĂ©, elles n’existent pas pour elles-mĂŞmes, elles n’ont pas de finalitĂ© propre si ce n’est qu’ĂŞtre au service d’un dessein plus large. Tout comme la loi n’est qu’un outil, que la traduction juridique d’une volontĂ© politique.

Dans cette approche, la règle est fonctionnelle mais elle traduit toujours une intention, elle reflète une certaine manière de concevoir les interactions, la compĂ©tition, le hasard, la victoire, etc. C’est donc un outil mais au service d’une idĂ©ologie.

Les règles du jeu sont donc un cadre, qui oriente et suggère des comportements. Elles ne sont donc pas neutres. Et cette absence de neutralitĂ© implique donc qu’il soit lĂ©gitime de les questionner.

En effet, appliquer la règle rigoureusement, sans prendre du recul, sans tenir compte du contexte, peut conduire Ă  des effets contraires Ă  l’intention initiale de l’auteur : des blocages, des dĂ©sĂ©quilibres, voire des injustices et surtout du dĂ©plaisir Ă  jouer.

Par consĂ©quent, le respect de la règle n’a de valeur que s’il sert le respect du jeu compris comme le fait de jouer ensemble et non comme l’objet jeu.

Or, comme je l’ai dit précédemment les règles peuvent être imparfaites, mal écrites, mal traduites, interprétables, incomplètes, incompréhensibles. Par conséquent, elles ne peuvent être considérées comme sacrées par essence. Les joueuses ont dès lors le droit, peut-être même le devoir de se les approprier pour que le jeu fonctionne, pas mécaniquement bien sûr (car bien souvent le jeu tourne comme on dit) mais en terme d’expérience satisfaisante.

Une fois publiĂ©e, l’œuvre Ă©chappe Ă  son crĂ©ateur. Elle appartient aux joueuses.Les joueuses se l’approprient. Tout comme en littĂ©rature, en théâtre, ou comme pour toute Ĺ“uvre d’art, si l’on veut paraphraser Roland Barthes : La naissance de la joueuse doit se payer de la mort de l’auteur.

Si la règle n’est pas sacrĂ©e, alors on peut choisir de s’en dĂ©tourner, d’inventer des variantes. Je me souviens Ă  cet Ă©gard d’une anecdote qui serait amusante si elle n’Ă©tait pas empreinte d’une certaine violence : une personne disait Ă©normĂ©ment apprĂ©cier un jeu, au point qu’il en avait inventĂ© une variante qui, selon elle, corrigeait certains dĂ©fauts de la règle originelle. Et bien je te garantis que cette personne s’Ă©tait fait copieusement rabrouer par l’auteur du jeu qui lui avait expliquĂ© que son propos Ă©tait totalement irrespectueux, Ă  l’Ă©gard du jeu comme de l’auteur. La règle Ă©tait manifestement tant sacrĂ©e qu’elle ne pouvait souffrir d’ĂŞtre modifiĂ©e.

C’est aussi en reconnaissant cette place prĂ©pondĂ©rante aux joueuses, en reconnaissant qu’un jeu, une fois publiĂ©, Ă©chappe Ă  ses crĂ©ateurs, qu’on fera progresser l’idĂ©e d’une critique du jeu de sociĂ©tĂ© Ă  l’image de la critique qui existe dans les autres disciplines artistiques. Si on accepte que la règle n’est pas sacrĂ©e parce qu’elle est n’est pas que technique mais qu’elle porte une vision du monde, une intention, alors on peut l’interroger, la dĂ©battre, la contester. Et cela participe certainement Ă  une pratique ludique Ă©mancipĂ©e, consciente et engagĂ©e.

La place des joueuses

Le jeu n’existe que abstraitement tant qu’il n’est pas jouĂ©. Certes, son système prĂ©existe mais il n’est pas encore une partie. Ce n’est qu’Ă  partir du moment oĂą un groupe de joueuses (un bon groupe de joueuses oserais-je dire) pour appliquer ces règles dans un contexte rĂ©el, avec des personnes rĂ©elles, que le jeu prend vie. Les règles structurent la partie mais celle-ci est une activation, un cas d’application. Le jeu ne suffit pas pour jouer.

Ce sont bien les joueuses qui opèrent cette activation : elles apprennent les règles, les appliquent, les interprètent et rĂ©solvent les cas imprĂ©vus s’il en survient. Elles sont donc le temps de la partie les juges investis du pouvoir de rendre les règles effectives, de les adapter Ă  la partie en cours. Et pour ce faire, elles peuvent Ă©videmment s’appuyer sur toutes les ressources mises Ă  leur disposition, y compris l’esprit du jeu. L’esprit du jeu c’est donc l’intention qui sous-tend la règle, la dynamique que le système cherche Ă  produire, l’expĂ©rience que veut procurer le jeu.

Ainsi, les joueuses exercent ainsi une souverainetĂ© d’usage : elles adaptent, interprètent, choisissent ce qui fera sens pour une partie donnĂ©e. Parce qu’elles ont collectivement adhĂ©rĂ© au jeu en dĂ©cidant de se retrouver autour de la table et de l’activer.

Et c’est là toute la différence avec la loi : dans une démocratie parlementaire, on élit des représentants qui eux votent les lois. A partir de ce moment-là, les citoyennes ont en réalité très peu de contrôle sur le contenu des lois votées. Dans le cadre ludique, les joueuses subissent les règles et en même temps sont garantes de leur application, afin de permettre de vivre une expérience collective plus satisfaisante.

Conclusion

Laisser le pouvoir ultime de dĂ©cision aux joueuses, faire passer leur volontĂ© avant la lettre, le texte au sens strict, des règles peut ĂŞtre parfois perçu comme une sorte de trahison, Ă  l’Ă©gard du jeu et mĂŞme de son auteur. Pourtant, la joueuse peut ĂŞtre pleinement considĂ©rĂ©e comme co-autrice du jeu, parce que sans elle la partie ne se joue pas. Certains diront co-crĂ©atrices de l’expĂ©rience de jeu.

Je ne dis pas que l’on doit ignorer les règles. Simplement qu’elles ne sont pas intouchables car elles ne sont pas tout le jeu. Et oui parfois dĂ©sobĂ©ir c’est peut-ĂŞtre mieux jouer. Cette dĂ©sobĂ©issance ne s’opère pas pour tricher mais pour prĂ©server l’esprit du jeu, c’est-Ă -dire prĂ©server l’expĂ©rience proposĂ©e par le jeu que la règle appliquĂ©e trop strictement viendrait mettre en pĂ©ril.

2 rĂ©flexions sur “L’esprit du jeu

  1. Bonjour,

    Tout à fait en phase avec cette chronique et cet esprit du jeu, dont je fais part quand j’explique des règles particulièrement en festival (notamment ce WE à l’Alchimie du Jeu), en partageant mon expérience.

    Par exemple, dans La Famiglia, il y a un encart sur le travail d’équipe. Je vais au delà de ce qui est indiqué dans la règle, en indiquant que des limites sur la communication sont bienvenues (ce sont quand même des famille mafieuses), plus restrictives que celles de la règle. De la même façon, j’invite les joueurs et les joueuses à ne pas utiliser les cartes de bluff.

    Autre exemple, dans Cerbère, j’explique que le but du jeu est bien de sortir vivant et que faire exprès de rejoindre Cerbère permet certes d’être associé à la victoire du chien des Enfers, mais ne constitue pas « La Victoire ».

    Je ne procède pas de la même façon hors festival car les joueurs et joueuses ont a mon sens plus d’opportunités d’écrire leur règle.

    Merci pour ce podcast si riche

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