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Ce texte est la transcription de la chronique proposée en podcast dans le format Pelleter des nuages (audio dispo ici).

Récemment, je suis allée au Festival International des Jeux de Cannes. Et qu’ai-je fait pendant ce festival ? Oui forcément j’ai joué à des jeux, plutôt mauvais d’ailleurs, mais ce n’est pas le propos du jour. Non, j’ai aussi participé à une table ronde en tant que “modératrice” (j’adore ce titre, je trouve qu’il me sied tout particulièrement) dont le sujet portait sur la nature culturelle et la nature politique du jeu de société. En vrai le sujet est un peu plus précis que cela, j’ai partagé le lien de cette table ronde, vous pouvez donc juger par vous même.

Dans les tables rondes ou conférences, on prévoit toujours un temps pour les questions du public. Et donc à la fin de la table ronde, en lien avec la dimension politique du jeu, une personne a interpellé les intervenants (Antonin Mérieu de l’ALF, Henri Kermarrec que je ne présente plus et moi-même) en manifestant son étonnement sur le fait que nous n’avions pas évoqué expressément la dimension politique des jeux coopératifs.

Pendant une fraction de seconde, je me suis dit “ah oui tiens on n’a pas évoqué les jeux coop” puis rapidement, j’ai balayé, mentalement, cette pensée d’un revers de la main car au-delà du sous-entendu de la question (le jeu coopératif serait porteur d’un propos politique particulier), j’avoue avoir compris en filigrane quelque chose comme : vous n’avez pas parlé du jeu coopératif alors qu’il propose une vision du monde plus vertueuse que le mode compétitif.

Et justement, je ne suis pas sûre que les jeux coopératifs soient plus vertueux.

Ils seraient plus vertueux car ils ne favoriseraient pas une vision du monde basée sur la compétition. Et comme tu me connais un peu, tu sais que c’est un argument auquel je peux être sensible. Pourtant, je ne suis pas du tout réfractaire aux jeux compétitifs : plus que de nous apprendre à vouloir gagner à tout prix, ils sont importants pour nous apprendre à accepter la victoire de l’autre. 

Ils seraient aussi vertueux car ils valoriseraient un modèle, celui de la coopération, dans lequel chacun et chacune tendrait à s’épanouir et à participer à l’intérêt collectif. Pourtant, même si les jeux sont des médias pertinents pour modéliser des systèmes, on peut douter que les jeux coopératifs soient capables de restituer les enjeux réels de la coopération et ses problématiques. J’ai même le sentiment que nous avons tendance à idéaliser les incidences de ces jeux en leur attribuant des mérites et une portée excessives. Car si les jeux sont des systèmes mais modélisés, alors en matière de jeux coopératifs ils représentent une forme idéalisée de coopération, un modèle au sens économique (c’est à dire une représentation simplifiée de la réalité se basant sur des hypothèses et le formalisme mathématique). Ils ne sont pas la réalité de la coopération politique, mais sont avant tout une utopie ludique car ils reposent sur une idéalisation du collectif.

L’idéalisation du collectif

“Les jeux coopératifs favorisent un esprit d’équipe positif et renforcent les liens entre les joueurs. En travaillant ensemble vers un objectif commun, les joueurs apprennent à se soutenir mutuellement, à partager les responsabilités et à célébrer les succès collectifs.”

“Si vous cherchez une façon de vous amuser tout en développant vos capacités d’écoute et de collaboration, découvrez les jeux coopératifs !”

“L’avantage avec les jeux coopératifs, c’est que les joueurs avancent ensemble : ils ont donc tout intérêt à s’entraider.”

Voici un petit florilège de ce qu’on peut lire sur les internets à propos des jeux coopératifs. Attention, je ne dis pas que c’est faux. Je dis juste que les jeux coopératifs ne produisent pas systématiquement ces effets et rarement de façon aussi entière. Mon expérience personnelle me conduit à un enthousiasme plus modéré sur les dynamiques qui se créent entre les joueuses dans les jeux coopératifs. 

En effet, ces commentaires reposent sur le présupposé, voir l’illusion, d’un collectif uni.

Les jeux coopératifs mettent souvent en scène une idée très pure du groupe :

  • tout le monde poursuit exactement le même objectif
  • personne n’a d’intérêt personnel divergent
  • les conflits internes disparaissent

La seule difficulté consisterait en quelque sorte à trouver la meilleure solution collective.

Alors que dans la réalité, même les collectifs les plus nobles (science, politique, résistance, etc.) sont traversés par des tensions, des désaccords. A cet égard, le conflit est constitutif du politique et il ne faut pas nécessairement chercher à neutraliser ou effacer le conflit dans les jeux coopératifs. Dans la réalité, les groupes humains sont composés d’individus qui :

  • ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs ;
  • même lorsque l’objectif est partagé, n’ont pas la même vision de la bonne stratégie à entreprendre pour y parvenir ;
  • permettent parfois à certaines personnalités de prendre le dessus (et c’est la problématique souvent mise en avant des jeux coopératifs qui favorisent l’effet leader).

A cet égard, j’insiste sur le fait que l’effet leader s’observe toujours dans les jeux qui le permettent, avec plus ou moins d’intensité. Et cet effet peut produire une violence et un rapport de domination très violent autour de la table, bien plus violent que des jeux à interaction directe très forte, puisqu’il prive les autres joueuses de leur sentiment d’agentivité. On est loin du “avancer ensemble”, “du soutien mutuel” et du “partage de responsabilités”.

Dans un jeu compétitif, la domination est prévue et encadrée par le système, et chaque joueuse conserve son espace de décision. Or, supprimer la compétition ne signifie pas supprimer les rapports de domination. Dans un jeu coopératif, la domination peut devenir structurelle parce qu’elle devient légitimée par la recherche de la solution optimale. On va dominer les autres joueuses et imposer sa solution au nom de l’intérêt collectif. C’est en quelque sorte permettre la tyrannie du bien commun. Les jeux coopératifs ne suppriment donc pas les enjeux de pouvoir autour de la table mais changent la manière donc ce pouvoir s’exerce.

Dans l’histoire, beaucoup de formes de domination ont été justifiées par l’ordre, l’efficacité, le bien du groupe ou l’intérêt collectif.

Spoiler : cela finit généralement en dictature.

Beaucoup de jeux coopératifs ne modélisent pas la coopération mais plutôt une forme d’harmonie parfaite, au sein de laquelle le groupe devient une entité homogène. Les jeux coopératifs produisent donc une image très idéalisée du collectif, où les tensions internes disparaissent. Et paradoxalement, quand elles réapparaissent autour de la table (désaccords, effet leader, frustration), on les perçoit souvent comme un problème de joueurs ou joueuses toxiques, alors que ces tensions sont peut-être simplement… normales.

Et sans aller jusqu’aux tensions, de nombreux jeux coopératifs reposent sur une idéalisation de la coordination humaine dans laquelle les joueuses sont effectivement en capacité de partager parfaitement leurs informations et de prendre des décisions rationnelles.

L’utopisme ludique

–       Idéalisation morale

De nombreux jeux coopératifs reposent sur une vision moralement claire, qu’il s’agisse de sauver le monde d’une épidémie (Pandémie), de combattre un grand ancien (Cthulhu : Death May Die) ou encore d’enrayer le réchauffement climatique (Daybreak).

Le jeu suppose que tout le monde autour de la table s’accorde sur ce qui est juste, ce qui simplifie énormément les dilemmes moraux et éthiques. Les joueuses ne débattent pas réellement de ce qu’il faudrait faire : elles cherchent surtout comment le faire au mieux.

Dans la réalité politique, la coopération ne consiste pas seulement à coordonner des actions mais aussi à débattre de ce qui est souhaitable. Les désaccords portent autant sur les objectifs que sur les moyens. Les jeux coopératifs évacuent souvent cette dimension en posant un cadre moral déjà admis.

Je voudrais revenir à ce propos sur le jeu de rôle The Quiet Year de Avery Alder qui justement propose de débattre de ce qui souhaitable pour la communauté et qui implique aussi d’expérimenter le désaccord en jeu, alors que les jeux de rôle mettent plutôt l’accent sur le consensus pour déterminer l’action du groupe.

–       Le langage commun

Dans certains jeux coopératifs, il ne s’agit pas de sauver le monde ou de se mesurer au système du jeu mais plutôt de tendre vers une symbiose collective soit en trouvant un maximum de réponses communes, soit en devinant au mieux ce que les autres joueuses ont voulu nous dire. La victoire passe par la capacité du groupe à penser ensemble.

Ces jeux sont souvent présentés comme de très bon ice-breakers, car jouables aisément avec un grand nombre de public. Ils sont souvent considérés comme universels car leurs règles sont simples à appréhender et ils reposent sur des associations d’idées supposées intuitives.

Pourtant, ces associations ne sont jamais totalement neutres. Il s’agit souvent de jeux très référencés, socialement et culturellement, qui paraissent évidents pour autant qu’on appartienne à la catégorie sociale visée. Je renvoie à cet égard à certains des commentaires que j’avais émis dans la chronique consacrée aux tests psy s’agissant des jeux d’association d’idées ou de communication par l’image.

Dans ce cas, la coopération ne consiste pas tant à composer avec la diversité des points de vue qu’à converger vers une même façon de penser. Ce qui est présenté comme une forme d’intuition collective est parfois simplement le partage d’un même univers culturel.

Par conséquent, ce type de jeux coopératifs peut se révéler très excluant lorsqu’on n’appartient pas à la catégorie visée, car pour penser ensemble il faut souvent partager des références et intuitions communes, des manières de raisonner. Excluant pour les joueuses novices, pour les joueuses ayant une culture différente ou celles dont les réflexes cognitifs ne correspondent pas à ceux du groupe.

On peut même se demander si ces jeux ne valorisent pas implicitement une certaine uniformisation de la pensée plutôt qu’à une valorisation de la pluralité, lorsque penser pareil permet d’obtenir le meilleur score.

–       L’idéalisation ludique

Au lieu d’aventures épiques vécues par un groupe soudé oeuvrant pour contrer le mal, certains jeux coopératifs se révèlent parfois des puzzles à résoudre. L’idéal collectif devient alors une optimisation froide, parfois dominée par un joueur alpha. Dans ces situations, l’interaction humaine tend à disparaître au profit d’un processus de résolution collective d’un problème.

Conclusion

Les jeux coopératifs ne représentent pas seulement la coopération. Ils proposent en réalité une vision particulière de la coopération : un groupe homogène, où les désaccords s’effacent et où les esprits convergent vers une même solution, souvent la solution optimale.

Certains jeux coopératifs, en contraignant la discussion au sein du groupe, permettent de faire ressortir les difficultés inhérentes à la coopération : informations partielles et communication limitée, de Hanabi jusqu’à The Mind, communication passant par le filtre de l’interprétation (comme dans tous les jeux de communication par l’image tels que Mysterium), rôles asymétriques qui nécessitent une excellente coordination à l’instar de Magic Maze ou chaque joueuse ne peut réaliser que des déplacements spécifiques.

Ces mécaniques reconnaissent implicitement que penser ensemble est difficile. Elles ne cherchent pas à représenter un collectif parfait, mais un collectif fragile, traversé par l’incertitude, les difficultés de coordination et la pluralité des points de vue.

Et c’est peut-être là que les jeux coopératifs deviennent les plus intéressants : non pas lorsque nous les prenons comme un idéal mais plutôt lorsqu’ils nous confrontent aux tensions, aux malentendus et aux compromis que coopérer implique réellement.

En revanche, je suis intimement persuadée qu’il ne faut pas attendre de ces jeux qu’ils nous apprennent quelque chose sur le “mieux faire” ensemble. Parce que les jeux coopératifs impliquent de faire et refaire pour l’emporter. D’ailleurs ne dit-on pas qu’un jeu coopératif dont on triomphe dès la première partie n’est pas un bon coop ? (J’ouvre la parenthèse car je ne suis pas exactement d’accord avec cette phrase, certes il faut de l’adversité mais gagner sur le fil peut être tout à fait satisfaisant. Parenthèse fermée). 

Donc on fait et on refait. Pour réussir à gagner. Ou pour avoir la plus éclatante des victoires. On a le temps d’identifier ce qui n’a pas marché et de le corriger. On a autant d’essais qu’on le souhaite.

1 a réfléchi à «L’idéalisation des jeux coopératifs»

  1. En accord avec la plupart des arguments de l’article, mais aux premiers jeux coopératifs essayés comme Lord of the ring de Knizia, ma première réflexion à l’époque a été de considérer ce type de jeux comme un moyen d’attirer des non joueurs rebutés par les jeux « d’affrontement » (et les règles). Jouer ensemble « contre » a été aussi une nouveauté sympathique pour notre groupe de joueurs (et joueuses…) régulier(e)s.

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