{"id":121,"date":"2023-07-08T18:55:59","date_gmt":"2023-07-08T16:55:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/?p=121"},"modified":"2023-07-13T22:22:46","modified_gmt":"2023-07-13T20:22:46","slug":"shakespeare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/2023\/07\/08\/shakespeare\/","title":{"rendered":"Shakespeare"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cette chronique a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9mission \u00ab\u00a0Chroniques 133\u00a0\u00bb de f\u00e9vrier 2022 propos\u00e9e par le podcast Proxi-Jeux.<\/em> <em>Elle a \u00e9t\u00e9 co-\u00e9crite avec Hammer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Shakespeare<\/strong> c\u2019est un jeu qui nous propose de nous mettre dans la peau d\u2019un directeur de troupe de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la reine Elisabeth I\u00e8re, en recrutant artisans et acteurs, en montant nos d\u00e9cors, en pr\u00e9parant nos costumes et en n\u2019oubliant pas de r\u00e9p\u00e9ter notre pi\u00e8ce au cours des 6 journ\u00e9es que nous propose chaque partie. C\u2019est un jeu de <strong>RV Rigal<\/strong>, illustr\u00e9 par<strong> Arnaud Demaegd<\/strong> et <strong>N\u00e9riac<\/strong>, \u00e9dit\u00e9 par <strong>Ystari Games<\/strong>, pour 1 \u00e0 4 joueuses \u00e2g\u00e9es de 13 ans et plus, pour des parties de 20 \u00e0 90 minutes.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La naissance du th\u00e9\u00e2tre \u00c9lisab\u00e9thain<\/h3>\n\n\n\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain tire son nom de la reine d\u2019Angleterre \u00c9lisabeth I\u00e8re, monarque de 1558 \u00e0 1603 et c\u2019est donc au d\u00e9veloppement de cet art \u00e0 cette p\u00e9riode que l\u2019on s\u2019int\u00e9resse. On va \u00e9videmment parler de William Shakespeare mais il y a bien d\u2019autres choses \u00e0 aborder\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain couvre la p\u00e9riode allant de 1560 \u00e0 1642, et s\u2019\u00e9tend donc pendant les r\u00e8gnes des successeurs de Elisabeth que sont les rois Jacques Ier et Charles Ier. On parle ici d\u2019un ensemble de quelque 1500 pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre \u00e9crites par une centaine d\u2019auteurs di\ufb00\u00e9rents. Aujourd&rsquo;hui, on consid\u00e8re que l&rsquo;auteur principal de cette p\u00e9riode est, sans conteste, Shakespeare, alors qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque et pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, certains auteurs, comme Ben Jonson ou John Fletcher, avaient une r\u00e9putation bien sup\u00e9rieure \u00e0 la sienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Repla\u00e7ons un peu les choses dans leur contexte historique : le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain (comme tout le th\u00e9\u00e2tre occidental) ne s\u2019est pas fait en un jour, il est le r\u00e9sultat de presque six si\u00e8cles d\u2019\u00e9volution de l\u2019art th\u00e9\u00e2tral qui prend sa source dans les Myst\u00e8res du&nbsp; Haut Moyen \u00c2ge, des spectacles mettant en sc\u00e8ne des sujets religieux. Pendant le XVe si\u00e8cle, la forme th\u00e9\u00e2trale \u00e9volue en Angleterre vers les Moralit\u00e9s, des pi\u00e8ces montrant les vices et les vertus des Hommes dans un but d\u2019\u00e9dification. C\u2019est un premier pas vers la s\u00e9cularisation du th\u00e9\u00e2tre, mais les r\u00e9f\u00e9rences religieuses restent pr\u00e9sentes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin du XV\u00e8me si\u00e8cle, une autre forme de pi\u00e8ce que sont les Interludes se d\u00e9veloppe. Ce sont des com\u00e9dies en un acte, avec peu de personnages, essentiellement faites de discours. Il est aussi important de noter qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque, les grands seigneurs et le roi (d\u2019abord Henri VII, puis Henri VIII) entretiennent de petites troupes d\u2019acteurs pour produire ce genre de spectacle. Une tradition qui se perp\u00e9tuera jusqu\u2019en 1580 avec Elisabeth Ire, la fille de Henri VIII, qui est \ufb01gur\u00e9e sur le plateau personnel dans le jeu et \u00e0 qui les joueuses pourront donc aller qu\u00e9mander un peu d\u2019argent pour aider \u00e0 payer leur troupe.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare-1887-1436424532.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-128\" width=\"486\" height=\"313\" srcset=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare-1887-1436424532.jpg 800w, https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare-1887-1436424532-300x194.jpg 300w, https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare-1887-1436424532-768x495.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 486px) 100vw, 486px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Pendant le XVIe si\u00e8cle, des universitaires se lancent dans l\u2019\u00e9criture de com\u00e9dies d\u2019inspiration historique, construites sur le mod\u00e8le antique avec cinq actes respectant une unit\u00e9 de temps et d\u2019action. Parmi elles, on trouve <em>Gorboduc<\/em>, une pi\u00e8ce innovante \u00e0 plein d\u2019\u00e9gards : c&rsquo;est la premi\u00e8re pi\u00e8ce historique bas\u00e9e sur l&rsquo;histoire ancienne britannique trait\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re du th\u00e9\u00e2tre antique ; et pour la premi\u00e8re fois au th\u00e9\u00e2tre, \u00e9crite dans un m\u00e9lange de vers rim\u00e9s et de vers blancs anglais, c\u2019est-\u00e0-dire sans rime. <em>Gorboduc <\/em>nous raconte l\u2019histoire d\u2019un roi vieillissant d\u2019une Grande-Bretagne l\u00e9gendaire, qui veut partager son royaume entre ses deux fils, mais cette pr\u00e9misse donne finalement naissance \u00e0 une trag\u00e9die. <\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve bien entendu l&rsquo;argument du <em>Roi Lear <\/em>mais au-del\u00e0 de l\u2019aspect mythologique, la pi\u00e8ce est le re\ufb02et des pr\u00e9occupations de la nation britannique au sujet de l\u2019avenir de la dynastie des Tudor : Elisabeth, surnomm\u00e9e la reine vierge, n\u2019est pas mari\u00e9e, n\u2019a pas de descendance. D\u2019ailleurs \u00e0 son d\u00e9c\u00e8s en 1603 le tr\u00f4ne reviendra \u00e0 la branche \u00e9cossaise des Stuart.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les troupes de th\u00e9\u00e2tre<\/h3>\n\n\n\n<p>Qui dit th\u00e9\u00e2tre dit troupe d\u2019acteurs mais au milieu du XVI\u00e8me si\u00e8cle il n\u2019y a pas de b\u00e2timents r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 cet art, donc pas de\u2026 th\u00e9\u00e2tre tel qu\u2019on l\u2019entend aujourd\u2019hui. Pour les repr\u00e9sentations, des tr\u00e9teaux sont \u00e9rig\u00e9s dans des cours d\u2019auberges, dans des granges, ou pourquoi pas dans des ar\u00e8nes normalement d\u00e9volues \u00e0 des combats d\u2019animaux. Les spectateurs sont souvent debout pr\u00e8s de la sc\u00e8ne, ou pour les auberges, aux fen\u00eatres des chambres des \u00e9tages. Dans les auberges, on servait \u00e0 boire avant, pendant et apr\u00e8s le spectacle ce qui avait pour cons\u00e9quences bagarres et d\u00e9bauches en tout genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res compagnies sont des groupes organis\u00e9s autour d\u2019un noyau central d\u2019acteurs qui se partagent les d\u00e9cors, les costumes \u2026 et les recettes. Fabriquer les d\u00e9cors et coudre les costumes en recrutant des artisans, recruter les acteurs et actrices en fonction des pi\u00e8ces choisies, c\u2019est tout cela que propose de faire le jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Les acteurs sont tr\u00e8s souvent actionnaires de leur compagnie, ayant investi une somme d\u2019argent en la rejoignant. La troupe est sous la direction d\u2019un \u201cimpresario\u201d (un chef) qui fournit les avances financi\u00e8res et loue le lieu de la repr\u00e9sentation : il organise les spectacles, et il peut punir les acteurs de la compagnie qui voudraient la quitter &#8212; et donc r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019argent investi ! Dans le jeu, les joueuses devront payer les salaires des acteurs et artisans \u00e0 la \ufb01n de la partie, quand le spectacle aura eu lieu : c\u2019est bien logique, puisqu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de la recette de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines petites troupes \u00e9taient entretenues par de hauts dignitaires. Prenons l\u2019exemple des \u201cLeicester\u2019s Men\u201d, une troupe qui b\u00e9n\u00e9ficiait de la protection de Robert Dudley, 1er comte de Leicester, depuis 1559. En 1572, les lois sur les indigents sont modifi\u00e9es ; le statut des acteurs ambulants en est a\ufb00ect\u00e9 : ceux qui ne poss\u00e8dent pas de parrainage d&rsquo;un noble peuvent \u00eatre class\u00e9s comme vagabonds et passibles de sanctions. Une lettre adress\u00e9e \u00e0 Leicester par ses acteurs demande que les acteurs soient nomm\u00e9s non seulement serviteurs en livr\u00e9e du comte mais aussi ses \u00ab\u00a0domestiques\u00a0\u00bb &#8212; une distinction qui leur permet d&rsquo;aller et venir \u00e0 Londres sans restriction. Ils souhaitent b\u00e9n\u00e9ficier de sa protection juridique tout en fonctionnant comme une entit\u00e9 commerciale ind\u00e9pendante, un mod\u00e8le que d\u2019autres compagnies suivront. Les troupes doivent porter la livr\u00e9e de leur protecteur et en \u00e9change le m\u00e9c\u00e8ne obtient des places gratuites pour les spectacles.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1574, cette m\u00eame troupe obtient le premier brevet royal accord\u00e9 \u00e0 une compagnie d\u2019acteurs apr\u00e8s l&rsquo;Acte de 1572 : la compagnie peut exercer librement son art \u00e0 Londres et dans tout le pays ; mais surtout les politiques ant\u00e9rieures qui permettaient aux fonctionnaires locaux de censurer ou de d\u00e9savouer des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre sont annul\u00e9es. Ce pouvoir \u00e9tait maintenant d\u00e9volu uniquement \u00e0 la bureaucratie royale, par l&rsquo;interm\u00e9diaire du Lord Chamberlain, le fonctionnaire en chef de la cour, et de son \u201cMaster of Revels\u201d, le Ma\u00eetre des D\u00e9lices en fran\u00e7ais. Une fois que les acteurs ont re\u00e7u l&rsquo;approbation du Master pour leurs pi\u00e8ces, ils peuvent les jouer partout en Angleterre sans censure locale. Le mandat donnait en fait \u00e0 la compagnie, et \u00e0 celles qui suivraient plus tard, la libert\u00e9 de cr\u00e9er ces pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre de la Renaissance anglaise.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les premiers th\u00e9\u00e2tres \u00e0 Londres<\/h3>\n\n\n\n<p>Le succ\u00e8s des pi\u00e8ces aidant, les troupes n\u2019ont plus besoin d\u2019\u00eatre ambulantes, et peuvent donc se s\u00e9dentariser. Le premier v\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain permanent, destin\u00e9 exclusivement aux spectacles, est b\u00e2ti en 1576 \u00e0 Shoreditch, en dehors de la Cit\u00e9 de Londres, par et pour la compagnie de James Burbage, qui est alors prot\u00e9g\u00e9e depuis deux ans par la reine elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce b\u00e2timent est baptis\u00e9 <em>The Theatre<\/em>, et non par le terme anglais <em>playhouse. <\/em>Burbage choisit le terme \u00e9rudit de <em>th\u00e9\u00e2tre<\/em>, aux racines gr\u00e9co-latines, sans doute dans un d\u00e9sir de donner ses lettres de noblesse \u00e0 son activit\u00e9. Ce terme est adopt\u00e9 par les autres troupes, car il figure dans le nom de presque tous les th\u00e9\u00e2tres \u00e9lisab\u00e9thains suivants.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1594, Shakespeare est engag\u00e9 au <em>Theatre <\/em>dans la troupe de Burbage, appel\u00e9e alors la troupe de Lord Chamberlain, en tant qu&rsquo;acteur et dramaturge. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans le jeu, Shakespeare fait bien partie des acteurs lui-m\u00eame, car de nombreux auteurs de l\u2019\u00e9poque cumulaient les deux m\u00e9tiers. \u00c9crivant la plupart des premiers r\u00f4les pour Richard Burbage, Shakespeare reste jusqu&rsquo;en 1598, ann\u00e9e du transfert de la troupe au <em>Th\u00e9\u00e2tre du Globe<\/em>. En e\ufb00et, suite \u00e0 des d\u00e9m\u00eal\u00e9s judiciaires, <em>The Theatre<\/em> est d\u00e9mont\u00e9 et les mat\u00e9riaux sont transport\u00e9s de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la Tamise pour servir \u00e0 construire le <em>Th\u00e9\u00e2tre du Globe<\/em>, d\u00e9sign\u00e9 aujourd&rsquo;hui comme le \u00ab th\u00e9\u00e2tre de Shakespeare \u00bb..<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/145.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-129\" width=\"534\" height=\"356\" srcset=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/145.jpg 960w, https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/145-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/145-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 534px) 100vw, 534px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans le quartier de Southwark, quartier mal fam\u00e9, le <em>Th\u00e9\u00e2tre du Globe<\/em> rejoint les th\u00e9\u00e2tres <em>The Rose<\/em> et, un peu plus loin, <em>The Swan<\/em>, qui fonctionnent l\u00e0 depuis quelques ann\u00e9es. Southwark, sur la rive droite de la Tamise, pr\u00e9sente l&rsquo;avantage d&rsquo;\u00eatre proche de la Cit\u00e9, et d&rsquo;\u00eatre en dehors de sa juridiction d&rsquo;ob\u00e9dience puritaine. C&rsquo;est, pour les londoniens, un lieu de plaisir, car on y trouve aussi des combats d&rsquo;ours, de taureaux et de chiens, d&rsquo;innombrables tavernes, bordels et maisons de jeux. Lors de leurs attaques contre le th\u00e9\u00e2tre, les Puritains ne manqueront pas de faire l&rsquo;amalgame, associant le th\u00e9\u00e2tre avec l&rsquo;intemp\u00e9rance, le jeu et la luxure.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 quoi ressemblaient donc ces premiers th\u00e9\u00e2tres anglais ? Eh bien ce qui frappe en premier c\u2019est qu\u2019ils \u00e9taient en partie \u00e0 ciel ouvert ! Tous les b\u00e2timents de th\u00e9\u00e2tre \u00e9taient ronds, carr\u00e9s ou octogonaux, avec des toits de chaume couvrant la structure entourant une cour ouverte. Les spectateurs, en fonction de leurs moyens financiers, pouvaient se tenir dans la cour, qui pouvait \u00eatre en pente vers la sc\u00e8ne, s&rsquo;asseoir sur des bancs dans les galeries qui faisaient le tour de la plus grande partie des murs, s&rsquo;asseoir dans l&rsquo;une des loges priv\u00e9es ou m\u00eame sur un tabouret sur la sc\u00e8ne proprement dite.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne typique \u00e9tait une grande plate-forme, d\u00e9passant au milieu de la cour de sorte que les spectateurs l&rsquo;entouraient presque. Elle \u00e9tait sur\u00e9lev\u00e9e et \u00e9tait abrit\u00e9e par un toit. Dans la plupart des th\u00e9\u00e2tres, ce toit de sc\u00e8ne, soutenu par deux piliers plac\u00e9s \u00e0 mi-chemin sur les c\u00f4t\u00e9s de la sc\u00e8ne, dissimulait une zone sup\u00e9rieure d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on pouvait faire monter ou descendre des objets. \u00c0 l&rsquo;arri\u00e8re de la sc\u00e8ne se trouvait une fa\u00e7ade \u00e0 plusieurs niveaux avec deux grandes portes au niveau de la sc\u00e8ne. Il y avait \u00e9galement un espace pour la \u00ab\u00a0d\u00e9couverte\u00a0\u00bb de personnages cach\u00e9s, afin de faire avancer l&rsquo;intrigue ; il \u00e9tait probablement situ\u00e9 entre les portes.<\/p>\n\n\n\n<p>Des objets \u00e9taient parfois transport\u00e9s sur la sc\u00e8ne de la plate-forme, mais ils \u00e9taient peu nombreux. Certains objets \u00e9taient si encombrants qu&rsquo;ils restaient sur sc\u00e8ne pendant toute la dur\u00e9e de la repr\u00e9sentation. Les accessoires plus petits \u00e9taient probablement r\u00e9v\u00e9l\u00e9s dans l&rsquo;espace de d\u00e9couverte, et des serviteurs transportaient certains de ces accessoires. Il semble que le public n&rsquo;\u00e9tait pas perturb\u00e9 par les incoh\u00e9rences sc\u00e9niques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de Shakespeare, les pi\u00e8ces \u00e9taient donc souvent \u00e9clair\u00e9es par la lumi\u00e8re du soleil. Par cons\u00e9quent, les pi\u00e8ces devaient avoir lieu pendant la journ\u00e9e, g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 midi et uniquement par beau temps. Les spectateurs devaient faire appel \u00e0 leur imagination pour les sc\u00e8nes qui se d\u00e9roulaient la nuit, et la compagnie de Shakespeare, The King&rsquo;s Men, \u00e9tait limit\u00e9e \u00e0 des repr\u00e9sentations saisonni\u00e8res. \u00c0 partir de 1608, cependant, la compagnie s\u2019installa au th\u00e9\u00e2tre Blackfriars pour sa saison hivernale. Ce th\u00e9\u00e2tre couvert invitait \u00e0 un autre type d&rsquo;\u00e9criture, d&rsquo;\u00e9clairage et de musique. Le th\u00e9\u00e2tre en int\u00e9rieur \u00e9tait plus petit mais permettait un meilleur contr\u00f4le du d\u00e9cor ainsi que des repr\u00e9sentations de nuit ou par mauvais temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>Blackfriars <\/em>utilisaient des bougies fabriqu\u00e9es \u00e0 partir de suif, de graisse de mouton ou de b\u0153uf, qui \u00e9taient moins ch\u00e8res que la cire d&rsquo;abeille mais n\u00e9cessitaient plus d&rsquo;entretien en raison de leur d\u00e9sint\u00e9gration rapide. Chaque repr\u00e9sentation n\u00e9cessitait plus de 100 bougies. Les machinistes \u00e9taient tr\u00e8s occup\u00e9s, car les bougies devaient \u00eatre remplac\u00e9es ou taill\u00e9es quatre fois au cours du spectacle, et les lustres \u00e9taient lev\u00e9s ou abaiss\u00e9s manuellement pour varier les e\ufb00ets lumineux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>Blackfriars <\/em>rendait les sc\u00e8nes sombres plus gla\u00e7antes et amplifiait l&rsquo;exp\u00e9rience des spectateurs du th\u00e9\u00e2tre en simulant la tomb\u00e9e de la nuit, des \u00e9v\u00e9nements sinistres ou des moments de calme. Ces bougies on les retrouve dans le jeu puisqu\u2019elles symbolisent les points de victoire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare_zoom.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-130\" width=\"384\" height=\"257\" srcset=\"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare_zoom.jpg 680w, https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shakespeare_zoom-300x201.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 384px) 100vw, 384px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Sur sc\u00e8ne, seuls les hommes \u00e9taient autoris\u00e9s. M\u00eame si le th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait une distraction populaire, appr\u00e9ci\u00e9e de la Reine elle-m\u00eame, le m\u00e9tier de com\u00e9dien et \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme inappropri\u00e9 pour les femmes, car il s&rsquo;agissait d&rsquo;une profession rude et tapageuse plut\u00f4t que raffin\u00e9e. Par cons\u00e9quent, les femmes ne furent pas l\u00e9galement autoris\u00e9es \u00e0 jouer sur la sc\u00e8ne anglaise avant le couronnement du roi Charles II en 1660 (m\u00eame si les femmes jouaient d\u00e9j\u00e0 dans divers pays europ\u00e9ens dans des pi\u00e8ces de la Commedia dell&rsquo;Arte depuis quelques ann\u00e9es). Les r\u00f4les f\u00e9minins \u00e9taient donc confi\u00e9s \u00e0 de jeunes gar\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Shakespeare (sa vie son \u0153uvre !)<\/h3>\n\n\n\n<p>Il est grand temps de parler un peu plus en d\u00e9tail du h\u00e9ros de cette chronique, William Shakespeare, mais aussi des auteurs de l\u2019\u00e9poque en g\u00e9n\u00e9ral. Les premiers auteurs sont des universitaires qui se font ainsi de \u201cl\u2019argent de poche\u201d mais ne sont pas des acteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis apparaissent des auteurs-acteurs \u00e0 succ\u00e8s comme Shakespeare qui deviennent actionnaires de leur troupe et aussi parfois copropri\u00e9taires du th\u00e9\u00e2tre ce qui leur permet de s\u2019enrichir et d\u2019\u00eatre reconnu car \u00eatre auteur de pi\u00e8ces th\u00e9\u00e2trales n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab d\u00e9choir \u00bb (contrairement \u00e0 la France). Shakespeare sera ainsi copropri\u00e9taire \u00e0 la fois du <em>Globe <\/em>et du <em>Blackfriars<\/em>, ayant ainsi 2 th\u00e9\u00e2tres \u00e0 sa disposition vers la fin de sa carri\u00e8re, un fait exceptionnel \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Les demandes de pi\u00e8ces sont \u00e9normes car il n\u2019y a que 6 repr\u00e9sentations environ pour chaque pi\u00e8ce. De ce fait, il y a une recherche permanente de textes qui sont pay\u00e9s entre 6\u00a3 et 10\u00a3. L\u2019impresario fait une avance financi\u00e8re \u00e0 l\u2019auteur sur pr\u00e9sentation du manuscrit qui lorsqu\u2019il est termin\u00e9 devient la propri\u00e9t\u00e9 exclusive de la compagnie ce qui explique la pauvret\u00e9 des auteurs qui ne sont pas acteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte est conserv\u00e9 par la troupe en rares exemplaires pour \u00e9viter le plagiat ; il est d\u00e9coup\u00e9 en tron\u00e7ons distribu\u00e9s aux acteurs pour apprendre leurs textes, ainsi les acteurs n\u2019ont pas le texte en entier (la confiance r\u00e8gne, car il y a des espions !). En cas de succ\u00e8s, le texte est mis \u00e0 l\u2019 abri des libraires afin d\u2019\u00e9viter sa publication (de peur que la pi\u00e8ce soit jou\u00e9e par d\u2019autres troupes). Jusqu\u2019en 1600, le nom de l\u2019auteur est rarement indiqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019importance de l\u2019\u00e9criture des pi\u00e8ces est retranscrite dans le jeu par les 3 pistes correspondant chacune \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e des 3 actes de la pi\u00e8ce, et c\u2019est en fonction de l&rsquo;avanc\u00e9e sur ces pistes que les joueuses gagneront de l\u2019argent pour payer les salaires et des points de victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 Shakespeare, son \u0153uvre comprend 39 pi\u00e8ces, 154 sonnets et quelques po\u00e8mes. La plupart de ses pi\u00e8ces furent r\u00e9dig\u00e9es entre 1589 et 1613, au rythme d\u2019environ 2 pi\u00e8ces par an. D\u00e8s 1598, son nom appara\u00eet sur ses \u0153uvres, preuve ind\u00e9niable de sa popularit\u00e9. D\u00e8s 1585, il est aussi acteur-actionnaire au sein de la troupe de John Burbage, les \u201cLord Chamberlain\u2019s Men\u201d. Apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s en 1616, deux de ses amis \u00e9ditent un recueil comprenant presque toute son \u0153uvre th\u00e9\u00e2trale sous forme d\u00e9finitive. Ce fut le premier auteur \u00e0 acqu\u00e9rir une aisance financi\u00e8re et il est devenu l\u2019auteur exclusif de sa compagnie qui \u00e9tait prot\u00e9g\u00e9e par la reine puis le roi .<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Shakespeare n\u2019appartenait pas au \u201cclan des universitaires\u201d, il n\u2019\u00e9tait ni noble ni \u201cgentleman\u201d, c\u2019\u00e9tait un pur autodidacte, et il fut vivement critiqu\u00e9 de son vivant pour s\u2019\u00eatre inspir\u00e9 d\u2019une nouveaut\u00e9 po\u00e9tique inspir\u00e9e de Kit Marlowe, mort en 1593 qui avait introduit et impos\u00e9 la versification dans le th\u00e9\u00e2tre. Pourtant, c\u2019est Shakespeare qui symbolise \u00e0 notre \u00e9poque le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain : ces pi\u00e8ces et les personnages qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9s ont marqu\u00e9 les spectatrices au \ufb01l des \u00e2ges et ce sont eux qui donnent leur nom aux com\u00e9diens que l\u2019on recrute pour les incarner dans le jeu. Chaque personnage donne \u00e0 la joueuse un pouvoir particulier plus ou moins li\u00e9 \u00e0 son \u201chistoire\u201d ; ainsi, la carte Hamlet a notamment pour e\ufb00et de plomber l\u2019ambiance tandis que Falsta\ufb00 lui au contraire vous fera progresser sur cette piste.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>En conclusion&#8230;<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Pour populaire qu\u2019il \u00e9tait, le th\u00e9\u00e2tre avait ses d\u00e9tracteurs comme on l\u2019a dit. Les puritains d\u00e9sapprouvaient la nature non religieuse des pi\u00e8ces, qui pouvait entra\u00eener de mauvaises habitudes et de mauvais comportements. Ils pensaient que cela emp\u00eachait les gens d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise. Les autorit\u00e9s, quant \u00e0 elles, pensaient que cela encourageait l\u2019oisivet\u00e9, et que les th\u00e9\u00e2tres \u00e9taient des endroits id\u00e9aux pour les voleurs et les vagabonds, des lieux o\u00f9 la peste et d&rsquo;autres maladies infectieuses pouvaient se propager.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 2 septembre 1642, un d\u00e9cret du Parlement ordonne la cessation de toute repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale publique : les th\u00e9\u00e2tres de Londres, publics ou priv\u00e9s, doivent fermer leurs portes et toutes les troupes itin\u00e9rantes de province doivent cesser leurs activit\u00e9s. Certains d\u00e9crets iront m\u00eame plus loin en ordonnant la destruction des th\u00e9\u00e2tres. Il faudra attendre 1660 et la Restauration de la royaut\u00e9 avec l\u2019accession au tr\u00f4ne de Charles II pour que le th\u00e9\u00e2tre renaisse de ses cendres apr\u00e8s une p\u00e9riode de guerre civile en Angleterre. Mais tout sera \u00e0 r\u00e9inventer, et l&rsquo;arriv\u00e9e sur sc\u00e8ne d&rsquo;actrices professionnelles et l&rsquo;introduction de d\u00e9cors amovibles ne seront que les signes les plus \u00e9vidents de ce bouleversement.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain ne manquait pas de soutiens, \u00e0 commencer par les monarques eux-m\u00eames. Pour les Tudor, puis les Stuart, le th\u00e9\u00e2tre servait \u00e0 divertir la population mais aussi \u00e0 promouvoir une id\u00e9ologie protestante mod\u00e9r\u00e9e : certains acteurs itin\u00e9rants \u00e9taient m\u00eame des espions au service de la couronne charg\u00e9s de surveiller les catholiques r\u00e9fractaires \u00e0 la nouvelle religion !<\/p>\n\n\n\n<p>Les pi\u00e8ces de cette p\u00e9riode rel\u00e8vent d\u2019un th\u00e9\u00e2tre baroque qui m\u00e9lange les genres \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame oeuvre avec une pr\u00e9dilection pour la violence, la vengeance, le go\u00fbt des d\u00e9guisements et une fascination pour la mort ce qui re\ufb02\u00e8te le contexte politique, social et religieux de l\u2019Angleterre du XVIe Si\u00e8cle avec le r\u00e8gne d\u2019Henri VIII, les querelles religieuses avec l\u2019abandon du catholicisme.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut que recommander de lire ou relire l\u2019oeuvre th\u00e9\u00e2trale de Shakespeare tant elle reste moderne m\u00eame aujourd\u2019hui, qu\u2019il s\u2019agisse de trag\u00e9dies telles que <em>Hamlet<\/em>, de pi\u00e8ces historiques ou encore de com\u00e9dies comme <em>Le Songe d\u2019une Nuit d\u2019\u00c9t\u00e9<\/em>, dont on retrouve les personnages dans le jeu de <strong>RV Rigal<\/strong>. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Shakespeare est un jeu de RV Rigal, illustr\u00e9 par Arnaud Demaegd et N\u00e9riac. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 par Ystari.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":127,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[55,56,54,52,53],"class_list":["post-121","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cest-lhistoire-dun-jeu","tag-arnaud-demaegd","tag-neriac","tag-rv-rigal","tag-shakespeare","tag-ystari"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/121","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=121"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/121\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":171,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/121\/revisions\/171"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/127"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=121"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=121"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lepointdepolgara.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=121"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}